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Mortibus n° 6/7

Le pouvoir ou la mort !

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Mortibus - n°6/7 - Printemps 2008
  • Présentation de la revue : manifeste

” Indexée sur les valeurs marchandes et financières, sur la « nécessité » de l’exploitation et de la servitude, de l’entreprise et de la concurrence, la vie n’est-elle pas dans le même temps indexée sur la mort ? Si la vie doit perpétuellement s’adapter aux critères financiers, à la valeur et aux logistiques compétitives de création de plus-values, n’est-elle pas spontanément condamnée à visiter sans fin des horizons d’ennuis morbides, de destructivité, d’agressivité, d’atrophie, d’agonie, etc. ? Le projet générateur de la revue est de fournir au lecteur des éléments de réponse à ces questions qui touchent de près l’économie thanatique dans nos sociétés capitalistes contemporaines. Il s’agirait de traquer et critiquer les représentants individuels et collectifs, les incarnations idéologiques, imaginaires, symboliques, artistiques, culturelles, institutionnelles, administratives, etc., d’une pétrification des devenirs de la vie qui a trouvé dans le système capitaliste ultralibéral un terrain psycho-patho-politique à la hauteur de ses ambitions. Nous avons des capitalismes incarnés jusqu’aux os à mesure que nous affirmons l’implacable réalité de ce monde. Mortibus, farceuse et ironique, en refuse l’absurdité totale et veut donner la part belle à la raison émouvante et à l’embrasement de la vie. “

  • Sommaire du n°6/7

MORTIBUS
Pouvoir de suivre, pouvoir de nuire
Roger DADOUN
Pouvoir
Olivier VERDUN
L’énigme de la domination
Cédric DEMANGEOT
D’un corps placé devant la police
Jean-Marie BROHM
Corps et pouvoirs: à propos du fascisme corporel ordinaire
Wilhelm REICH
La signification de la répression de la vie sexuelle des jeunes dans le capitalisme
Olivier GRAS
La morte érotique
Jean-Luc DEBRY
Domination matriarcale. Le pouvoir de la mère dans la jouissance des Pièta
Thierry RIFFIS
Sainte famille des dominants
Louis SALA-MoLINS
Droit et pouvoir à l’ombre des Lumières Louis-
Vincent THOMAS
Le droit à la mort a-t-il un sens?
Jean-Paul GAVARD-PERRET
La tactique antisépulcrale. Sens et non sens de la profanation
Christian Isidore ANGELLIAUME
Entre sabres et goupillons
Jean-Paul CURNIER et Emmanuel LOR
Train de vie, lignes de pouvoir. Chemins de fer, cinéma et espaces sensibles
Camille BRÉNI et Thierry RIFFIS
L’involition
Philippe RIVIALE
Peurs et pouvoirs. Gustave Le Bon, la psychologie politique et la défense sociale
Denis COLLIN
Du libéralisme au pouvoir sans limites
Matthieu DOUÉRIN
Laisser-faire ou laisse et fers? L’irrésistible colonisati des esprits d’État par le libéralisme économique
Olivier VERDUN
Où va la France ?
Marie-Claire CALMUS
Impuissante puissance individuelle, impotent pouvoir politique
Serge MUSCAT
Regards au travers d’une fissure
CRISSO / ODOTEO
Barbares. Le jaillissement désordonné
Michel KELLER
L’emporter sur les pouvoirs symboliques de la conformité sociale
Jean-Paul GAVARD-PERRET
Sade : théâtraliser la littérature, pervertir le pouvoir
Gilles BIZIEN
Kannihalistique contemporaine
Marc PERELMAN
Le pouvoir totalitaire de la télévision
Christophe DARGÈRE
Le pouvoir de mortification de l’institution médico-sociale
Emmanuel LOR
Spectacle du pouvoir
Autorités

  • Extrait du texte de Denis Colin : Du libéralisme au pouvoir sans limites

“Le « libéralisme » est mis à toutes les sauces, même les plus indigestes. Depuis Thatcher et Reagan, c’est-à-dire depuis la fin des années 1970, la vague libérale aurait submergé le monde, le monde capitaliste d’abord puis le reste du monde après l’effondrement des pays du « socialisme réellement existant » et le ralliement de la Chine, du Viêt Nam et de quelques autres aux bienfaits du marché. Ce « libéralisme » semble avoir gagné puisque même ses adversaires patentés le reconnaissent comme un horizon indépassable. La social-démocratie traditionnelle, celle des héritiers de la IIe Internationale, s’y est, pour l’essentiel, convertie. La politique du « neue Mitte » de Gerhard Schröder en Allemagne qui a conduit le SPD à démanteler l’État-providence, la « troisième voie » de Anthony Giddens mise en pratique par Tony Blair et Gordon Brown, le nouveau « parti démocrate » italien sont quelques-unes des expressions les plus frappantes de ce triomphe libéral.
En même temps, il faut constater, très curieusement, que ce triomphe s’accompagne de la liquidation des idéaux les plus anciens et les plus vénérables de la tradition libérale. Au cœur de la pensée libérale classique figuraient le gouvernement représentatif et la protection des libertés individuelles. Le gouvernement parlementaire n’est plus, dans le meilleur des cas, qu’une façade vermoulue qui ne dissimule même plus la montée en puissance des nouveaux héros « bonapartistes »1, riches, amis des riches, vedettes médiatiques, grands manipulateurs de l’opinion publique. Le pouvoir personnel, le césarisme et toutes les formes de gouvernement qui pourraient s’apparenter à l’absolutisme étaient les hantises des libéraux « à l’ancienne ». Les nouveaux libéraux sont les plus ardents propagandistes du césarisme branché et de la liquidation du parlementarisme. Il n’en va pas mieux avec les libertés individuelles. La Grande-Bretagne fière de son habeas corpus et de ses libertés est aujourd’hui un des pays les plus avancés dans la voie annoncée par George Orwell. Ce pays bat tous les records en matière de caméras de vidéosurveillance et de fichage des citoyens. Dans certaines villes, il existe même des hauts-parleurs qui permettent à l’agent de vidéosurveillance de rappeler le citoyen négligeant à ses devoirs. Aux États-Unis, le patriot act adopté à la suite du 11 septembre 2001 donne des pouvoirs quasi illimités à la police et aux services secrets2. La vie privée n’existe plus : dans ses moindres faits et gestes le citoyen peut être soumis au contrôle policier. Tout ce qu’il dit ou écrit à ses amis pourra être retenu contre lui. Guantánamo symbolise parfaitement ce qu’est devenue la démocratie en Amérique et ailleurs.
Bref, le libéralisme est devenu le nom sous lequel se développe un pouvoir d’État sans limites, une tyrannie douce qui n’est pas pour autant cette tyrannie de la majorité dont Tocqueville entrevoyait la naissance inéluctable. Comment cela est-il arrivé ? Pour répondre à cette question, plusieurs pistes doivent être explorées. L’analyse des transformations structurelles du capitalisme et l’histoire des luttes de classes au cours des trois ou quatre dernières décennies donneraient une explication de fond précieuse. Nous essaierons d’en brosser un tableau d’ensemble, nécessairement trop général, mais permettant de restituer le mouvement sur le long terme. Une deuxième piste serait de distinguer le libéralisme classique, un libéralisme politique qu’on pourrait défendre et prolonger dans une perspective plus radicale d’émancipation sociale — un peu à la manière du socialisme libéral italien de Carlo Rosselli — et un « libérisme » réduisant le libéralisme à la liberté absolue des « entrepreneurs », c’est-à-dire des capitalistes, de gouverner le monde en fonction de leurs objectifs propres. Le libéralisme présent serait donc un « libérisme » ayant trahi les idéaux du libéralisme et combinant la tyrannie politique à la liberté économique pour les puissants. Enfin la troisième piste serait de se demander s’il n’y a pas aussi quelque chose dans le libéralisme classique qui permet de comprendre comment cette doctrine a pu se renverser en son contraire.”

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